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L'enfant d'Asgard - Chapitre 49 : L'astre derrière l'orage

Freya adressa d’ultimes adieux à son temple et à sa royauté. Son frère la soutint jusqu’à l’aurore mais, parvenue sur le pont humide du Skidbladnir, la Belle si résolue et déterminée ôta son masque et révéla sa peine. Son désespoir contamina l’air que tous respiraient. Empoisonnés, le ciel, l’océan et les visages revêtirent les couleurs maussades du deuil. 

Pas un oiseau ne couvrit ses lamentations. Pas une sirène ne chanta les louanges du royaume orphelin. Pas un souffle de vent ne cingla les voiles. Que les vagues s’écrasant mollement contre la coque, ne cherchant ni à la retenir ni à l’éloigner. Traîtres ! Comment osaient-ils faire montre d’une telle indifférence ? Vanaheim méritait les révérences, Vanaheim méritait toutes les oraisons ! Il méritait des funérailles, des chants, des danses, il méritait de se noyer dans l’or et qu’on lui dédie mille poèmes ! Une violente averse s’abattit sur les flots avec toute la férocité qui grondait dans la poitrine meurtrie de la reine déchue.

Sous l’écume criblée, le gardien salua le départ de ses souverains. Son long bras visqueux repoussa la quille, promesse solennelle de continuer sa veille. Au moins restait-il un peu de loyauté en ce monde où tout avait péri. Où tout était différent. Où tout allait renaître.

Freya resta sur le pont et contempla son foyer rejoindre l’horizon. Elle lui avait rendu tous les hommages, l’avait béni de toutes ses larmes. Il trouverait la force de ressusciter et pour son sacrifice, elle lui devait de survivre, de continuer à incarner la frivolité, rester la souveraine excessive qui avait accordé à son peuple les plus fantasques réceptions. Sa douleur n’aurait que le temps d’un orage, elle serait balayée par la tempête. L’insouciance qui avait porté son règne et donné tant de joie à ses pairs devait rester sienne. Elle était l’héritage de Vanaheim. Son souvenir vivait dans son cœur mille fois épris. 

Purgée de sa peine, Freya vit la mer scintiller de ses larmes. Un jour, elle relèverait la tête et savourerait la chaleur du soleil. L’astre l’attendait là, derrière une muraille de nuages noirs, hors d’atteinte. Cela viendrait. Pour le moment, elle n’était qu’une Vane, tremblante de fatigue et de froid, qui n’avait d’autre choix que d’accepter l’escorte de Freyr et Skadi vers sa cabine. 

 

A son départ, le monde se recomposa une expression familière. Les flots poussaient le vaisseau vers un inconnu dont Sygn appréhendait l’approche. Qu’attendrait-on de sa part, là-bas ? Une telle question lui était parfaitement nouvelle. Jusqu’à présent, elle avait toujours su. Torunn et Lazare l’avaient voulue docile et discrète, Siegfried, disponible et dévouée, quant à Lopten, suffisamment brave pour assurer la protection de son fils. Et maintenant ? Les réponses se trouvaient là où nul ne pouvait regarder. Quelque part, au-delà du tissage des Nornes, peut-être même plus loin encore que le Fleuve des Rêves.

Spiegel lui manquait. Spiegel n’avait jamais rien attendu de sa part et pour autant, Sygn avait toujours su quoi faire en sa présence. C’était tout l’inverse, avec Loki, réalisa-t-elle en apercevant sa silhouette se découper dans la réverbération du soleil. 

Les embruns donnaient à sa peau un délicat reflet irisé et à sa chevelure, la brillance d’une flamme. Il n’était pas difficile de s’éprendre de lui. Sygn le regrettait au plus haut point. Elle aurait préféré qu’il eût été difficile de lui céder, plutôt que de se trouver seule, grouillant de pensées et de sentiments contraires, à s’éloigner quand elle ne demandait qu’à approcher, à endurer le tourment là où avait éclos l’exaltation. Contre son gré, les paroles de la Belle vane, dont les charmes ravissaient même l’Océan, s’étaient tressées aux certitudes de son jugement. 

« Quand tu croiras le tenir, c’est là qu’il t’échappera car son seul amour, celui qui prévaut sur tous les autres, est sa liberté. Pour sa nature, le reste ne vaut que distraction. Si tu ne crois pas mes mots, aie l’humilité de croire ceux des Nornes, Fille de Torunn. Je les ai lus dans le Tissage qui régit Yggdrasil. Loki est promis à sa Liberté, et pour elle, il trahira et enfoncera autant de lames que nécessaire. »

Se pouvait-il que la déesse dise vrai, après tout ? Pourquoi mentirait-elle ?

Mais comment imaginer le mensonge quand Loki s’était montré sous son jour le plus véritable ?

— Eh bien, Freya nous a offert un grand moment de drame, lança-t-il en sautillant dans une flaque mordorée. 

— Vous ne devriez pas moquer ainsi sa douleur.

— Je ne la moque pas, soyez-en assurée. Je la trouve seulement excessive dans son expression étant donné que Freya attend une compréhension qu’elle témoigne difficilement à autrui.

— Elle ne vous apprécie pas beaucoup non plus.

— Que vous a-t-elle dit de moi ? 

— Pas plus de bien que vous n’en avez dit d’elle. 

Loki s’en amusa mais très vite, une ombre voila son regard. Freya détenait-elle un de ses secrets ? Quelle importance cela aurait-il fait ? A moins qu’il s’agisse d’un secret que ses rêves eux-mêmes ne rescellaient pas.

— Quand arriverons-nous ? demanda Sygn pour prévenir un embarrassant silence.

— D’ici une décade, peut-être plus. Asgard ne porte pas le titre de Lointaine Cité pour rien.

— Comment les choses vont-elles se dérouler, là-bas ?

— Mal, j’imagine. Les asgardiens mijotent quelque chose, c’est évident. J’ignore juste la forme que va prendre leur complot.

— Vous ne paraissez pas si inquiet.

— C’est une sorte de coutume, si l’on veut.

— Alors pourquoi rentrez-vous vers eux ?

— J’ai quelques comptes à régler.

Loki parlait mais les murmures de Freya donnaient à ses paroles les accents du mensonge et du non-dit. Que s’estimait-il en droit de réclamer à ses bourreaux ? Sa liberté, il pouvait bien la leur reprendre sans avoir à remettre un pied sur le lointain continent.

— Je ne tenais pas vraiment à venir. Là, parmi vous, confessa Sygn.

— Pourtant, vous êtes là.

— Je ferais mieux de partir de mon côté, lorsque nous arriverons là. Spiegel me manque.

— Et pas votre frère ? plaisanta Loki.

— Je préfère m’en tenir à Spiegel, pour le moment. Siegfried, il… Je ne sais pas. Je ne sais pas quel accueil il me réserverait.

— J’aimerais que vous restiez quelques temps. Avec moi.

A en juger les intonations de sa voix, étudiées pour ne laisser place à aucun trouble, la requête de Loki avait tous les atours de la sincérité. Un tel engagement n’échappa pas à Sygn. Dessous, se cachait une moquerie, attendant un soupçon de faiblesse pour bondir et éclater, un piège prêt à se refermer. C’était certain. Il la voulait auprès de lui mais avait quitté la chambre le premier. L’avait-il faite demandée ? L’avait-il cherchée ? S’il la désirait tant auprès de lui, pourquoi avoir demandé à Freya de la protéger ?

La trahison et l’abandon. La déesse douée de Seidr l’avait lu.

— Vous n’avez plus besoin de moi. Ne me faites pas croire que j’ai la moindre importance dans ce que vous fomentez. 

— Pourquoi persistez-vous à vous croire insignifiante ?

— Parce que l’accord que nous avons passé le stipulait.

— Et cet accord ne vous convient pas plus qu’à moi.

— Vous n’avez eu aucun mal à vous y tenir, constata-t-elle avec une profonde amertume. C’est sans doute mieux comme cela. 

Les joues rougies par l’air marin, le souffle manquait à Sygn. Jamais elle n’avait éprouvé une telle solitude, une telle errance. Elle n’était rien, rien du tout. Un moment, elle avait cru le contraire. Un espoir né et mort dans le même œuf. Elle ne voulait plus être une fille, ne pouvait plus être une sœur. Elle était une amie qui abandonnait ou dont on se détachait sans un regard en arrière, une amante que l’on délaissait au petit matin. Que restait-il ? Que restait-il de celle qui prétendait ne se fier à aucune rumeur, n’être dupée par aucune réputation ?

Une forme sans ombre et sans relief, trop orgueilleuse pour reconnaître sa blessure.

— Je suis épuisée, soupira-t-elle. Nous avons marché des heures avant d’atteindre la côte. Excusez-moi, mais… Je suis tellement… tellement lasse. Désolée.

L’attention de Sygn glissa vers Freyr, qui hésitait à approcher. Loki suivit son regard. Sa posture se roidit. Il parut tout à coup aussi frêle qu’une feuille détachée de l’arbre. 

— Allez-y, il vous attend. 

Au lieu d’accourir vers cet amant, Loki emprisonna le visage de Sygn entre ses mains et, feignant de déposer un baiser sur son front, il murmura contre sa peau :

— Retrouvez-moi sur la berge du Fleuve. Dès que possible. Retrouvez-moi et je vous expliquerai. 

La poitrine serrée sur des nouvelles larmes qu’elle refusait de verser, Sygn céda sa place. Loki suivit Freyr et tous les deux descendirent dans les quartiers du dieu vane, qu’elle ne put s’empêcher d’envier.

Que lui avait-il fait ?

Auprès de Loki, Sygn avait trouvé un semblant de paix. Un semblant de répit. Un semblant d’oubli qu’elle ne trouva pas, durant les heures suivantes où elle somnola dans le hamac pendu dans la cale du Skidbladnir. 

 

* * * * *

 

Au-dessus de sa tête, quelqu’un faisait les cent pas. Sygn ne s’en serait certainement pas inquiétée s’ils ne découlaient pas d’une discorde qu’on avait tenté d’étouffer mais dont l’agitation s’était tout de même propagée dans le ventre du vaisseau. Bien qu’elle n’en eût pas saisi un traitre mot, Sygn savait que tous les Vanes y avaient pris part. Freya, essentiellement. Skadi avait grincé et Eir, couiné. Les gonds d’une porte avaient gémi et un loquet avait été verrouillé. Des clans s’étaient-ils formés à l’issue de cette dispute ?

 L’un d’eux se faisait du souci, en tous cas.

L’approche promise d’Asgard contrariait-elle une partie des Vanes ? Ou fallait-il blâmer la promiscuité de la vie en mer pour cette querelle ?

La question resta en suspens, car toute la journée qui suivit, les Vanes observèrent un silence absolu. Ils se montrèrent tour à tour sur le pont, sans doute poussés par un besoin purement physiologique d’air frais et de lumière. Sygn observa leur ronde de loin, depuis la poupe. Skadi passa la matinée sur la figure de proue, dressée et alerte ; Freya erra une bonne partie de l’après-midi sur le pont, côté bâbord, les yeux plongés dans les flots et ses chats collés aux tibias ; dès le crépuscule entamé, Freyr prit son relai côté tribord. Par quelques sorts, il paracheva les réparations du navire esquissées à l’heure de l’appareillage – notamment en renforçant le mât et en affinant la sculpture de la figure de proue.

Que mangeaient-ils ? Que buvaient-ils ? Pour sa part, Sygn se contentait de piocher dans les réserves et de se faire la plus discrète possible. C’était comme se confondre dans les bois pour observer les bêtes : si elle voulait découvrir quelque chose, mieux valait se faire oublier.

La nuit arriva sans que Loki n’eût passé la tête hors des quartiers de Freyr. A l’issue du premier jour, Sygn ne s’en formalisa guère dans la mesure où, au retour de son maître, Eir fit une descente dans la cale et en remonta les bras chargés de victuailles.

 

Le lendemain répéta la veille, à ceci près que Freya et Skadi échangèrent quelques messes basses. Sygn ne trouva pas le chemin vers le Fleuve et Loki ne quitta pas davantage sa tanière. Que voulait-il lui dire qu’il ne pouvait prononcer ici ? Cette question la maintint éveillée jusqu’au matin du quatrième jour.

Il lui fallait opter pour une autre approche. Plutôt que de sortir, Sygn resta tapie dans la cale. Les vanes ne tarderaient pas à l’oublier et peut-être parleraient-ils plus librement.

Elle songea plutôt bien. 

En fin d’après-midi, Freya, Skadi, Freyr et Eir se réunirent dehors. Certes ils avaient tous retrouvés l’usage de la parole, mais l’atmosphère n’était guère à la réconciliation. Les rares bribes audibles de leur conversation ne firent que confirmer les soupçons de complot, évoqués par Loki.

La tête dépassant à peine de la surface, Sygn vit Freya pointer un doigt menaçant sur le torse de son frère, qui quant à lui, se défendait avec véhémence de – probables – viles accusations. Eir se tenait à ses côtés et hochait vigoureusement la tête, attestant tout ce qu’il pouvait signer. 

A un moment, le regard de Freyr perça brièvement la cachette de Sygn, derrière un rouleau de cordages. L’avait-il réellement repérée ou son regard s’était-il seulement posé là, par hasard, sur ce point comme il aurait pu le faire sur un autre ? Lentement, Sygn rampa hors de sa planque. Elle n’était pas une clandestine à bord, après tout.

Cette fois, c’était certain : Freyr la voyait mais détournait sciemment l’attention de sa sœur. Et, d’un hochement presque imperceptible, il donna à Sygn la permission qu’elle n’avait pas espéré obtenir.

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