Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 50 : Les confidences du Fleuve

Il régnait dans la cabine de Freyr une obscurité presque totale. Dans cet espace encombré, Sygn progressait sans savoir ce que le pas suivant lui réserverait, sans savoir ce que toucheraient ses doigts transits. Sous sa semelle, le clapotis d'un liquide renversé, le frottement abrasif du verre ou le gémissement du plancher. Sur quoi venait-elle de glisser ? 

Les ténèbres grouillaient de créatures difformes et inconsistantes qui se jetaient sur ses mollets et s’enroulaient autour de sa nuque. L’accompagnaient-elles ou se régalaient-elles de cette proie naïve ? A chaque pas, il semblait à Sygn sentir sa propre ombre se découdre de ses souliers. Une lueur bleutée se mourrait au fond de la cabine. Il lui fallait l’atteindre. Ne pas la laisser échapper. Une boule grossissait dans sa gorge. La tension croissante dans ses muscles raidissait le moindre mouvement. Et si cette lumière n’était qu’un leurre ?  La souffrance se tenait en suspens, poussière dansant dans les faisceaux d’azur d’un spectre à l’agonie. Sygn la ressentait dans sa chair et dans ses os, mais parvenue à une longueur de bras de la lumière, qu’un simple chiffon étouffait, son sang se réchauffa agréablement. Elle était au bon endroit.

Sous le linge roulé en boule, elle découvrit la véritable forme de l’entité dont la lueur glacée sculptait les ombres. Elle s’ouvrait et se ratatinait, se contractant en un point minuscule et blanc puis se dilatait, contrainte par sa prison de verre.

— Où êtes-vous ? demanda Sygn dans un souffle. Où êtes-vous, Loki ?

La lumière se figea à l'appel de son nom. Sous son fouet, les particules diffuses et nonchalantes se rassemblèrent sur le plancher et tracèrent une ligne jusqu’au fond de la pièce, où se dressait une grande armoire. 

Sygn en écarta doucement les portes et comprit son erreur. Il ne s’agissait pas d’une armoire mais d’une petite chambre dérobée.

Les vêtements de celui qui y reposait avaient été soigneusement pliés et déposés à son chevet. Sur sa peau diaphane, brillait une fine pellicule de givre, qui pâlissait sa chevelure, peignée de part et d'autre de son visage inanimé. Cette cruelle absence de mouvement le dénaturait. Ni mimique, ni grimace, ni rictus. Et ce silence ! Cet insupportable silence ! Son torse ne se soulevait ni ne s'affaissait. Sygn fut prise de vertige. Aucune vie ne tambourinait dans ce corps blême. La couchette ressemblait à la sépulture d'un roi.

Qu'avait fait Freyr ? 

La perfection de ce corps étendu frappa Sygn de son irréalité. Intact. Défait de ses hématomes et du relief tordu de ses os. Même les cicatrices de sa bouche s’étaient résorbées. Un frisson lui remonta l'échine. Il y avait une présence. Insaisissable, incompréhensible. Visqueuse. Où était Loki ? Le vrai ? Qui était ce pantin, cette caricature grotesque qui ne parvenait pas à seulement singer l'authentique dieu de la malice ? Sygn se noyait dans la fièvre qui imprégnait ses habits. La tête lui tournait, tournait, tournait et, à sa première faiblesse, l’emporta.

Elle coula. A peine plus consciente qu'une pierre, bercée par le bruissement sourd de l’eau. Une autre obscurité, plus lourde et plus confortable, lui ouvrit ses bras ; l’espace d’un battement de cœur, elle envisagea d’y céder. De l’accepter, de s’y mêler, de se changer en galet et de reposer au fond du lit du Grand Fleuve, qu’un beau ciel pâle enjambait. Les filaments argentés de son astre perçaient les eaux avec la semblance de cordes jetées au fond d’un puits. L’un d’eux s’enroula autour du poignet de la sorcière et la hissa.

Qu'est-ce que cela voulait dire ? Montrez-vous. Montrez-vous. Montrez-vous, qui que vous soyez. Quoi que vous soyez.

Libéré de sa cage de verre, le feu follet virevoltait sur la berge, embrasant chaque brin d’herbe de son éclat azuré. Sygn avait cru que c’était le ciel, mais c’était lui qui l’avait ramenée à la surface. Lui qui l’avait attirée ici. Elle se redressa en recrachant un peu d’eau. Il était là. Cette présence qu’elle avait perçue dans la cabine de Freyr ne pouvait que le signifier. Il était là et dès lors qu’une telle pensée devint certitude, le globe se brisa et de sa masse incandescente naquit un être fait de lumière. Les fibres spectrales devinrent ongles, peau, cheveux. La brise s'engouffra entre ses côtes et y amena la vie. Une fine pluie qui ne tomba que sur lui tissa un manteau sur ses épaules pointues. Le soleil embrasa sa chevelure d'une nuance de feu et l’invisible dieu de la terre lui révéla le monde au travers de deux émeraudes qu’il planta sur son visage. A peine prit-il conscience de lui-même, que l’être se fendit d’un rictus facétieux.

— Eh bien ? N'êtes-vous pas heureuse de me trouver vivant ? s'impatienta gaiment Loki. Vous appelez mon nom et vous ne dîtes rien ?

Sa présence. Sa présence en ce lieu ne promettait rien. Était-ce seulement lui ?

— L'êtes-vous… l’êtes-vous vraiment ? balbutia Sygn. Vivant ?

— Autant que me le permet ma nature.

La courbe narquoise de son sourire, l'arrogance de ses mots conforta quelque peu la sorcière. C’était lui et seulement lui.

— Je ne veux plus jamais vous voir dans cet état, souffla-t-elle en ravalant une émotion. J'ai cru que vous...

— Je l'ai aussi cru, un instant, admit Loki.

Il était là. Il était là et Sygn en était pantoise.

— Eh bien ? N'êtes-vous pas curieuse ? Cette indifférence pourrait me vexer, vous savez.

— Je ne suis pas indifférente, se défendit-elle.

— Non, vous ne l'êtes pas. Vous ne pourriez même pas le prétendre.

Loki posa sur elle un regard indéchiffrable avant de le déporter sur l'autre rive du Fleuve. Ce qu'il y trouva, ou plus exactement, ce qu’il n’y trouva pas, lui donna un peu plus de consistance. En face de lui, Sygn, en revanche, vacillait.

— Jurez-moi que vous n'êtes pas mort.

— Je vous le jure, Sygn. En brisant le sort du Vieux, Freyr m’a rendu à ma nature, il m’a détaché de cette enveloppe qui me contraignait sous une forme à jamais inférieure.

— Qu’est-ce… Pourquoi… Pourquoi tout est aussi étrange ? Pourquoi le Fleuve ne ressemble pas au Fleuve ?

— Tout va bien, Sygn. N’ayez crainte. Le Fleuve… est le Fleuve. Il n’a pas plus changé que moi, je puis vous le promettre. Marchons un peu, le temps de retrouver vos esprits, voulez-vous ?

— D’accord.

La quiétude familière des lieux, sa fraîcheur, son infinité ne tarda pas à adoucir Sygn. Ses épaules retombèrent un peu, sa fièvre s’évapora. Il lui sembla n’avoir jamais quitté cette berge, depuis la première fois où elle l’avait foulée avec Loki. Tout le reste pouvait n’être qu’un rêve, plein d’étrangetés et de complications que le Fleuve rejetait à sa frontière. Le Fleuve, lui, était simple. Brut. Et d’une cruelle sincérité. Il ne permettait ni masque, ni dissimulation - à condition d’accepter la noirceur de ses eaux. 

— Pourquoi m’avoir appelée ici, Loki ? Quelle est cette chose que vous ne pouviez me dire là-bas ? demanda-t-elle sans renoncer à sa méfiance.

— Vous vouliez savoir comment se dérouleraient les choses lorsque nous atteindrons les côtes d’Asgard et j’ai manqué de clarté en vous répondant, reconnut-il. Alors permettez-moi d’y remédier. 

Une vingtaine de pas durant, Loki garda le silence, vérifiant une dernière fois le choix des mots qu’il s’était longuement préparé à prononcer.

— Lorsque nous y serons, je tiendrai ma promesse envers les Asgardiens. Je leur donnerai les pommes vantées par votre mère mais en échange, je veux qu’ils m’offrent quelque chose. Qu’ils me le rendent, plutôt.

— Quelle est cette chose ?

— Ma liberté. Celle qu’Odin m’a confisquée en échange d’un asile. Je veux la récupérer.

— Alors n’y retournez pas. Ne mettez pas un pied là-bas. Que pourraient-ils bien vous faire si vous les quittiez pour toujours ?

— J’adorerai que les choses soient si simples, dit-il sans sarcasme. Mais les coffres de la Cité Lointaine rescellent une autre arme, une autre prison qui, elle, ne peut être détruite et que la distance ne saurait affaiblir.

— Qu’attendez-vous de moi, Loki ? Me le direz-vous ? Si cette autre chose ne peut être détruite, alors que…

Sygn s’arrêta net. Les pieds fermement ancrés dans la terre, ce n’était pas l’émotion qui la paralysait, mais l’ampleur de ce qu’elle réalisait. Tout était là, comment ne l’avait-elle pas compris plus tôt ? Une pierre invisible l’écrasa. La vida. Ne resta qu’un mécanisme inarrêtable et douloureux, braquant sa lumière sur tout ce qu’elle avait poussé dans l’ombre. Tout ce qu’elle n’avait pas vu, toutes les questions qu’elle ne s’était pas posées.

— Le Cœur.

— Oui, le Cœur de l’Enchanteresse.

— C’est ce que vous convoitez depuis le début.

— Je veux que vous en soyez la gardienne car j’ai une confiance absolue en vous. 

— Votre circuit était si bien rôdé, fit Sygn d’une voix blanche. Vous nous avez conduit d'un bout à l'autre d'Yggdrasil, en prétendant une chose, puis une autre. D'abord, qu’il nous fallait un cadeau pour nous ouvrir les portes de Freya puis que Vanaheim serait un refuge parfait pour Lokten, énuméra-t-elle d’un ton trop calme. Mais qu'a-t-on trouvé par là si ce ne sont des ruines ? Vous avez menti. Depuis le début, vous ne faisiez que rayer les étapes d’une liste et nous n’étions qu’un prétexte. 

Elle se tira de cet assemblage de pensées, pour mieux formuler sa terrible hypothèse :

— Vous avez dû éprouver un grand soulagement quand Eitri est mort sans remettre le moindre plan à Solveig.

— Je ne l'ai pas tué.

— L'auriez-vous fait si sa propre fille ne vous avait pas coupé l'herbe sous le pied ?

— Pas après la manière dont il m’a accueilli chez lui. 

Sygn sourit mais Loki n’aima pas son sourire. Ce n’était pas celui qui courbait la charmante ligne de ses lèvres quand il l’amusait. Ce sourire-là ressemblait à un rictus, un réflexe dicté par des nerfs mis à vif.

— Vous ne cherchez pas une personne de confiance, vous cherchez une idiote qui acceptera de prendre un risque que vous n’osez pas prendre. Ce que vous voulez, c’est attirer l’attention d’Angrboda dans une direction pendant que vous vous carapaterez dans une autre.

— Vous n’êtes pas une idiote, Sygn.

— Non, je ne le suis pas, et pourtant, me voici ici. Quand vous m’avez demandé de rester à vos côtés, j’ai cru que… C’était si stupide. Si prétentieux de ma part. Freya disait vrai. Vous comptez partir.

— Cela n'a rien à voir avec vous.

— Il n'est jamais question de moi, même quand vous me demandez de rester et d’effacer vos traces derrière vous. N’est-ce pas étonnant ?

— Par votre nature, par votre détachement du Tissage, Angrboda ne remontera jamais jusqu’à vous.

— Alors c’est ça, qui vous intéressait.

Loki aurait préféré encaisser sa furie. Au lieu de cela, il lui fallait faire face à la déception.

Un silence assourdissant recouvrit les berges.

Loki chercha son courage de l’autre côté du Fleuve, sur cette rive qu’il s’était tant réjoui de découvrir déserte. Lèvres pincées, il savait son temps bientôt épuisé et tout espoir de retour en arrière, déjà vain.

— A notre arrivée, je demanderai à Freyr de vous ramener chez vous.

 

 

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article