Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 51 : Les plans dans les plans

Les eaux froides du Fleuve s’étaient retirées. Le parfum réconfortant de la cire fondue avait remplacé celui, poisseux, des viscères tandis que toute une constellation de bougies tenaient l’obscurité en respect, de l’autre côté de la porte. On avait fait place nette dans la cabine. On avait fait disparaître les étoffes souillées de fluides, arrangé le désordre. Sur l’étagère, la flamme bleue avait été recouverte. Ça n’en restait pas moins cette même cabine, hantée par le supplice. Il tapissait les murs, s’incrustait dans le plancher et pourrissait les meubles. Sygn le devinait entre ses doigts, fondant ses particules dans celles de l’air, le viciant de sa marque indélébile. On avait seulement passé un vernis sur l’horreur, on l’avait enfouie sous un joli tapis. Rien de plus.

Elle quitta sa couchette, encore incertaine de ce qu’il convenait de penser, de ressentir, de décider, de faire. Sygn se sentit tout à coup lasse de la colère et de la peur. N’y avait-il rien d’autre que cela ?

Quand elle retrouva le chevet de Loki, elle se joignit en silence à Freyr et Eir qui le veillaient déjà. A son approche, Freyr lui fit une place sans même la regarder. L'inquiétude le froissait tout entier. Loin du soleil printanier de Vanaheim, son teint de sable avait la couleur de la cendre froide. Nul n'aurait pu lui reprocher sa morosité. Que veillait-il, exactement ? En dépit de la couverture de laine qui l’enveloppait et de l'édredon placé sous sa nuque, Loki ne paraissait pas dormir. Sygn l'avait déjà vu dormir. Et cela n'avait rien de commun. Cette chose étendue insultait la beauté et la vivacité du démon.

Freyr se pencha vers Eir et lui adressa quelques paroles dans sa langue sans voix.

— Mon maître veut savoir si le Seigneur Loki vous a parlé de quelque chose en particulier, traduisit la servante. S’il vous a fait mention de ses plans, de quelque chose qu’il soupçonnerait ou redouterait.

Sygn n’avait pas envie de parler, de trahir ce qui, de toute évidence, devait demeurer secret en dépit de la déception et de toute la rancune qu’elle sentait grossir entre ses côtes.

— Que pourrait-il avoir à soupçonner ?

Freyr et Eir échangèrent dans la langue muette. Bien qu'elle n’en maîtrisât pas les bases, Sygn ne pouvait ignorer leur désaccord. Quelque fut la question, Freyr la trancha avec une intransigeance qui sidéra Eir.

— Les choses ont changé avec la mort d'Odin, expliqua-t-elle à contrecœur. Le Sort qui contraignait Angrboda à l'ombre s'est brisé, comme tous les autres.

— Où voulez-vous en venir ? Que cherchez-vous à savoir ?

— Le Seigneur Loki était peut-être nerveux de son retour à Asgard, peut-être a-t-il laissé échapper ou sous-entendu que…

— Je ne répondrai pas à une question que vous refusez de poser.

L'inconfort d'Eir égalait celui de Freyr. En proie à la nervosité, il passa la main dans ses cheveux et dans sa barbe, recouverts d’un voile moite. Cela lui coûta de commander, d’un hochement sévère, une nouvelle vague d’aveux. Eir baissa le regard, cherchant ses mots dans les plis de son jupon.

— Je ne peux pas le dire, ne m’y obligez pas, glapit-elle.

Freyr lui pressa la main. Son pouce lissait la peau halée de la pauvre Eir, qui dodelinait mollement de la tête, les joues flambées par la honte. Aussi, Freyr n’exigea plus qu’une traduction de ses gestes. Soumise à l’autorité tapie dans les yeux sombres de son seigneur, la servante reprit un peu de sa contenance – du moins suffisamment pour s’exécuter.

— Quand le Seigneur Loki a quitté la cité en quête des pommes d’or, renifla-t-elle, les Asgardiens ont commencé à parler. À s'affoler. Ils se sont mis à se réunir, de plus en plus souvent, dit-elle en atténuant le chevrotement de sa voix. Ils parlaient à voix basse. Ils complotaient et leurs petits complots n’ont pas mis longtemps à rencontrer leurs pires craintes. Le corps du Père-de-Tout était encore tiède qu’il se disait déjà que l’Enchanteresse savait pour sa mort, et…et… plusieurs ont prophétisé qu’elle ne tarderait pas à marcher là où elle fut autrefois brûlée. Les Asgardiens ont vu les fissures dans la muraille qui ceint la forteresse. Ils ont entendu les loups hurler. Certains se sont réveillés au milieu de la nuit, persuadés de s’étouffer comme des poissons sortis de l’eau. Ils sont terrifiés, plus qu’ils ne l’admettront jamais.  Alors, pour devancer le courroux de l'Enchanteresse, pour espérer entrer dans ses bonnes grâces, beaucoup songent à lui rendre son Cœur. Ils croient que son aimé retrouvé, elle oubliera sa rancune.

— Le croient-ils vraiment ? demanda Sygn avec circonspection.

— La peur peut amener à croire toutes sortes de choses et…

—  Loki ignore que vous vous apprêtez à le sacrifier.

Le visage de la servante se referma et l’expression de Freyr se durcit. Il n’avait pas la force pour supporter davantage de culpabilité.

— Le Seigneur Freyr n’approuve pas cette idée, confessa Eir. Pas plus que moi. Nous tenons à lui mais nous n’avons pas le moindre poids. Nous sommes pieds et poings liés, d’autant que Freya… Elle compte être celle qui remettra le Cœur à l’Enchanteresse, à l’heure de son retour.

— Pourquoi cela ? Pourquoi elle particulièrement ?

— Parce que Freya lui a tourné le dos, autrefois, répliqua Eir sur le ton de l’évidence.

— Et parce que son royaume n’est plus en état de la protéger, je suppose.

Sygn n’aurait pas dû être surprise : maintes fois, on l’avait mise en garde. Découragée de croire en ces dieux lâches et fourbes. Torunn avait raison. Personne ne le lui avait dit. Freyr lui-même, s'était plié à l'avis général. Pour quoi ? Pour qui ? Pour sa sœur, très certainement. Pour ne pas être exclu.

Ases et Vanes, main dans la main pour clouer une dernière fois le démon au pilori.

Et malgré cela, Freyr et Eir se targuaient de tenir à lui. Assez pour comploter dans son dos. Freyr tenait suffisamment à lui pour entretenir son espoir d’en réchapper mais pas assez pour s'opposer aux folies asgardiennes. N'étaient-ils rien d'autre que des enfants ? Des enfants qui ne pouvaient plus se dissimuler derrière leur père ? Dans sa révolte, Sygn ne les blâmait pas d’avoir peur. Elle les maudissait pour leur indignité. Si les dieux s’illustraient par de telles bassesses, quels modèles, quels idéaux restaient-ils à ceux qui les vénéraient encore ?

 Sur l’étagère, la flamme bleue s'excitait dans son bocal. Entendait-elle ? Percevait-elle la trahison qui l'entourait ?

— Loki soupçonne un complot et il n’en ignore plus que les détails. Ce n’est pas la première fois que vous lui faîtes un coup pareil, au fond.

— Ne ferez-vous rien pour l’aider ? s’insurgea Eir.

— Moi ? Je ne suis personne dans cette grande fresque.

— N’êtes-vous pas son amante ?

— Freyr ne l’est-il pas également ?

— En ne faisant rien, votre main tient tout autant le poignard.

— C’est cela que font les dieux ? Ils font couler le sang et rejettent la faute sur ceux qu’ils éclaboussent ?

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